Home | Enquête | Bénin : Ces criminels qui pèsent lourds dans la politique nationale

Bénin : Ces criminels qui pèsent lourds dans la politique nationale

Lire 543 fois Par
Taille de la police: Decrease font Enlarge font

 

Ils mènent une activité illégale mais comptent aussi dans l’univers politique national à travers l’animation de mouvements politiques. Les trafiquants de produits pétroliers infiltrent le milieu de la politique et montrent leur capacité à mobiliser de l’électorat.    

Kokouvi EKLOU                                                                                                 

Une horde de personnes débarque sur l’une des berges de la lagune de Cotonou après la découverte de bidons remplis d’eau. Un homme, Baudouin (nom d’emprunt), visiblement le propriétaire de la barque, accourt vers les premiers bidons déchargés sur le sol boueux et s’écrie « ils me le payeront cher ». Il sort de la poche de sa tenue locale trois téléphones portables. Sur l’un il compose un numéro. « Oui commandant, puisque je vous le dis. C’est de l’eau à la place d’essence ». Après quelques minutes de silence, il raccroche son téléphone et appelle un de ses lieutenants. « Le commandant ne peut rien pour nous. Je lui ai pourtant cité des noms. Il m’a indiqué que nous menons une activité illégale et qu’à ce titre il ne se voit pas dans l’obligation d’interpeller les personnes que nous soupçonnons ». Les deux acolytes se mettent à l’écart et promettent de se venger. Ils appellent les autres trafiquants de produits pétroliers à ouvrir l’œil. « Il y en a au moins pour 1.000.000 F CFA de perte », s’indigne Baudouin. Membre d’un mouvement politique proche de la mouvance présidentielle, il règne sur le trafic d’essence et considère son appartenance à ce mouvement comme une bénédiction à ses activités illégales. Aussi se considère-t-il comme un privilégié. Son appel à l’instant n’était pas anodin. « J’ai quelques amis dans la haute sphère politique et je sais aussi leur rendre service », confie-t-il, se donnant un peu de contenance.

Baudouin fait partie du cercle restreint des trafiquants de produits pétroliers qui flirtent avec les milieux politiques au Bénin. Dans la commune d’Abomey-Calavi où il a établi son commerce frauduleux, il participe à l’animation du mouvement qui se réclame de la mouvance au pouvoir en place. « Nous travaillons à la réélection du chef de l’Etat et aux dernières législatives et communales nous avons eu des candidats en lice aux côtés de nos alliés ». Loin de reconnaître qu’il mène une activité prohibée, il revendique son droit à animer la vie politique de son pays. Malgré son ton coléreux à la découverte de l’arnaque dont il se dit victime de la part de ses concurrents, il accorde de l’intérêt à la conversation et sa passion dissipe tout le courroux qui le rongeait un peu plus tôt. Il retrouve toute sa verve et affirme sa détermination à faire de la politique même s’il n’affiche aucune ambition concernant sa personne. « Le mieux pour nous c’est de voir nos idéaux triompher. Nous voulons continuer à mener nos activités pour le bien des populations qui ne demandent qu’à disposer de carburant à moindre coût », indique-t-il. L’entretien est brusquement interrompu par l’intrusion d’un homme à la stature impressionnante qui vient lui chuchoter quelques mots dans les oreilles. Baudouin s’excuse et tourne le dos à ses interlocuteurs. La meute le suit et il s’engouffre dans un véhicule.

Baudouin à l’instar de ses pairs entretient le marché parallèle des produits pétroliers. Grossistes, ils exercent au terminus des voies d’eau ou le long de la frontière bénino-nigériane: Cotonou (Agbato) et Abomey-Calavi, Igolo, Ifangni, Pobè, Adja Ouèrè, Avrankou, Kétou, Kilibo, etc. Avec des complicités dans les hautes sphères politico-administratives aussi bien au Bénin qu’au Nigéria, ces acteurs animent les circuits d’acheminement et de distribution des produits pétroliers. La Direction du Commerce intérieur estime à plus de 300 millions de litres le volume de produits pétroliers commercialisés en 2003 au Bénin. Selon les estimations les pertes de recettes fiscales induites par le trafic illicite s’élèveraient à 15 milliards de francs CFA. Un sérieux manque à gagner à l’Etat béninois qui justifie la chasse que livrent aux trafiquants de produits pétroliers les forces de l’ordre. Malgré les rafles et les contrôles des forces de l’ordre, ce commerce prolifère et d’aucuns justifient la quiétude qui règne actuellement autour de l’exercice de cette activité par le soutien de gros bonnets du commerce parallèle au pouvoir en place. Fini depuis peu les courses-poursuites entre les forces de l’ordre et ces contrebandiers que l’on observait à l’avènement du gouvernement de Yayi Boni qui a fait de la lutte contre le commerce illicite son cheval de bataille.      

Les noces que le pouvoir en place et les contrebandiers célèbrent aujourd’hui étonnent les observateurs de la vie politique du pays. Ces derniers dénoncent des compromis préjudiciables à l’économie nationale et à la sécurité des populations, vu les impacts de cette activité sur la santé humaine.

« C’est un régime de tricheurs où l’on se tient ; un système clientéliste où toute source financière quelque soit sa provenance est tolérée. La politique est tellement compromise qu’il n’y a pas de gens propres. Il leur est difficile d’appliquer une loi de manière similaire à tout le monde parce que vous avez toujours quelqu’un qui vous tient et qui enfreint à une loi. C’est une logique de mafia quelle que soit l’affaire. La question n’est pas isolée mais liée à toute l’économie nationale », observe Camille Amouro, chroniqueur qui s’est longtemps intéressé au trafic illicite de produits pétroliers au Bénin.

Politique sous un air de trafic 

             Baudouin n’affiche aucunement pour le moment son ambition de se voir élire conseiller communal ou député, certains de ses pairs ont fait l’apprentissage de la politique et ont exercé des mandats d’élus.

Loukman Aloukou Minakodé en est un exemple vivant. Elu député en 1995 sur la liste du Parti du renouveau démocratique (PRD), formation politique dont le leader Me Adrien Houngbédji vient d’être désigné candidat unique de l’opposition à la présidentielle de 2011, il sera réélu deux fois de suite, siégeant à l’Assemblée nationale pendant douze ans. Un record pour un homme qui est loin d’avoir le niveau d’instruction requis pour exercer convenablement un tel mandat. Il marquera l’histoire du parlement par son mutisme lors des débats. Militant chevronné de ce parti dans le département de l’Ouémé, Loukman Aloukou Minakodé verra son séjour à l’Assemblée nationale écourté avec la décision de son parti de renouveler ses cadres au sein de l’hémicycle. Une décision qui ne sera pas du goût du contrebandier qui y voit plutôt une manœuvre pour l’écarter définitivement de la scène politique. Il rejoindra pour les législatives et communales de 2008 les mouvements politiques proches de la mouvance présidentielle. Comble de malheur, il échoue dans sa tentative de retourner au parlement cette fois-ci avec ses nouveaux alliés. Le PRD a dicté sa loi dans ce département où il y règne en maître.

Même fortune pour Joseph Midodjoho alias Oloyé qui à l’opposé de Loukman Aloukou n’a jamais connu de succès en politique. Quoique défendant faire partie des bras financiers du Parti du Renouveau démocratique, cette grosse cylindrée du commerce illicite de produits pétroliers, président de l’Association des importateurs, transporteurs et revendeurs de produits pétroliers (AITRPP), établi à Adjarra, à quelques km de Porto-Novo, n’a pas eu de mandat électif. Sa tentative sur une liste proche de la mouvance présidentielle s’est soldée par un échec. Mais le compagnonnage qu’il réclame à cri et à cor auprès du PRD lui est dénié par les instances dirigeantes du parti. « Oloyé n’a jamais été membre du parti. En tant qu’indépendant il a apporté son soutien à Me Adrien Houngbédji lors de la présidentielle de 2006. C’est tout. Aujourd’hui il semble plus proche de la mouvance qui semble lui assurer une certaine quiétude dans l’exercice de ses activités », reconnaît-on au sein du parti.

Si d’aucuns estiment que les acteurs du trafic illicite des produits pétroliers entre le Bénin et le Nigeria comptent et pèsent de par leur bourse, les instances dirigeantes des formations politiques récusent toute influence de leur part dans les résultats des candidats engagés dans les différentes joutes électorales. « Ce ne sont pas les gros bonnets ou les gros financiers du PRD. Ils ont leur réseau, leur monde et une certaine capacité de mobilisation des éléments de leur univers mais ils sont loin d’être les bailleurs de notre parti. Le PRD est autrement financé par les leaders et les membres influents. Ceux que vous citez ne sont par des références. Je confirme que ce ne sont pas des gens qui financent le fonctionnement normal de notre parti. S’ils le clament ça n’engage qu’eux », indique Franck Oké, juriste militant du PRD.

Le financement des partis politiques reste une nébuleuse au Bénin. Chose que défend Mathias Hounkpè, politologue.  « Le problème de financement des partis politiques n’étant toujours pas réglé à travers la loi, la conséquence en est que le mode de financement des partis politiques est resté littéralement informel. Il est difficile pour un parti d’organiser clairement et de façon transparente le financement de ses activités et donc on ne sait pas exactement d’où vient toute la masse d’argent que les partis politiques mobilisent pour leurs campagnes électorales. Le mode de financement actuel a un impact énorme sur le mode de fonctionnement, même de création et de fonctionnement des partis politiques ». Qui finance les partis politiques au Bénin ? La question reste intacte

L’échec de certains barons du commerce illicite d’essence aux dernières élections sonne comme le glas à l’embellie qu’affiche cette nouvelle race de politiciens sur l’échiquier national. Mais à l’approche de la présidentielle de 2011, ils retrouvent encore leur superbe sur la scène politique. On annonce déjà dans les prochains jours un probable rapprochement entre Loukman Aloukou Minakodé et le Parti du Renouveau démocratique à la conquête du pouvoir

 

  • Envoyer par email à un ami Envoyer par email à un ami
  • Version imprimable Version imprimable
  • Texte complet Texte complet

Tagged as:

Pas de note pour cet article

Estimez cet article

5.00